Aristote Onassis BABETA
23 Oct
23Oct

Par Aristote Onassis BABETA WA BABETA
Analyste et Chercheur en Stratégie et Finance
Contact : +243 851 109 297 | onassis.babeta@gmail.com
Date de publication : Travaux soumis le 22/10/2024, Journées Scientifiques de Kinshasa du 21 au 23 octobre 2024, Faseg_Unikin.


En République Démocratique du Congo (RDC), l’accès au crédit reste un parcours du combattant pour de nombreux citoyens et entrepreneurs. Malgré la volonté de démocratiser le système financier, la frange la plus importante de la population se heurte à un véritable mur. Comment expliquer ce phénomène et, surtout, comment la digitalisation peut-elle rebattre les cartes ?

Pour comprendre la dynamique entre l'accès au crédit traditionnel et les opportunités offertes par la digitalisation, une enquête quantitative approfondie a été menée en ligne auprès d'un échantillon de 468 participants. Les résultats mettent en lumière un contraste saisissant entre le profil des demandeurs et la réalité du marché financier congolais.


Les barrières traditionnelles à l’accès au crédit

Historiquement, le secteur financier congolais a été caractérisé par une inclusion très faible. Obtenir un prêt auprès d’une institution bancaire classique relève souvent de l'impossible pour les ménages et les petites entreprises en raison de quatre obstacles majeurs : 

  • Le manque de garanties (collatéral) : Les banques exigent des actifs physiques (titres de propriété) que la majorité des Congolais ne possèdent pas.
  • Des taux d’intérêt prohibitifs : Les taux appliqués excluent d'office les emprunteurs à faibles revenus.
  • Une infrastructure bancaire centralisée : Les agences physiques sont rares en dehors des grands centres urbains comme Kinshasa, Lubumbashi ou Goma.
  • La méfiance institutionnelle : Une partie de la population préfère garder son épargne "sous le matelas" par manque de confiance dans les institutions financières.

La révolution de la digitalisation : Le "Mobile Money" à la rescousse

Si les banques traditionnelles peinent à étendre leur réseau, le secteur des télécommunications a, lui, explosé. Aujourd'hui, l'essor de la monnaie électronique (mobile money) et de la microfinance digitale permet de contourner les contraintes géographiques. La téléphonie mobile, combinée à des algorithmes de notation de crédit alternatifs, permet d'analyser le comportement financier d'un utilisateur via l'historique de ses transactions. Cela facilite l'octroi de petits crédits instantanés, directement sur le téléphone, sans avoir besoin de se déplacer dans une agence bancaire. Selon les récentes données communiquées par la Banque Centrale du Congo (BCC), le taux d’inclusion financière en République Démocratique du Congo est estimé à environ 58 %, contre un taux de bancarisation compris entre 25 % et 30 %. Cette progression est principalement portée par l’expansion rapide des services financiers numériques et du mobile money, une avancée majeure portée en grande partie par cette digitalisation.


Défis actuels et opportunités futures

Malgré ces avancées indéniables, la transformation n’est pas encore totale et de nombreux défis persistent. Pour véritablement démocratiser le crédit en RDC, plusieurs actions concrètes sont nécessaires : 

  1. Adapter les garanties : Il faut repenser les exigences de collatéral pour les adapter à la réalité des revenus faibles et du secteur informel.
  2. Réduire le coût du crédit : Travailler avec les régulateurs pour maîtriser l’inflation, ce qui permettra de revoir les taux d’intérêt à la baisse.
  3. Améliorer l’infrastructure rurale : Étendre la couverture réseau et l'accès à internet dans les provinces enclavées.

 La clé de cette réussite repose sur une coopération étroite entre la Banque Centrale du Congo (BCC), les institutions de microfinance et les opérateurs de téléphonie mobile. Ensemble, ils ont le pouvoir de bâtir un écosystème financier inclusif, équitable et porteur de croissance.


Profil de l'échantillon : Une population urbaine et instruite

  • Une prédominance masculine : L'échantillon compte 79,3 % d'hommes (371 répondants) contre 20,7 % de femmes (97 répondantes). Ce déséquilibre reflète une participation encore inégale des femmes dans les circuits financiers formels et numériques, souvent en raison d'un accès limité aux outils technologiques.
  • Une population jeune et active : La grande majorité des répondants (66,5 %) se situe dans la tranche d'âge de 26 à 45 ans (37,8 % pour les 36-45 ans et 28,6 % pour les 26-35 ans). Il s'agit de la force vive de l'économie, en âge de produire et de contracter des emprunts.
  • Un niveau d'instruction exceptionnellement élevé : 91,5 % des enquêtés possèdent un diplôme universitaire (428 personnes). Ce facteur est crucial : l'échantillon maîtrise les concepts financiers de base, ce qui élimine le biais de l'analphabétisme comme barrière principale à l'usage des technologies.
  • Une concentration urbaine : 95,7 % des participants résident en milieu urbain (448 personnes). Ce chiffre rappelle que les infrastructures de télécommunication et les services financiers numériques restent fortement centralisés dans les grandes villes de la RDC.
  • Diversité des secteurs d'activité : Le salariat domine à 24,4 %, talonné par le secteur informel (17,1 %) et le secteur des services (16,5 %). Le reste se partage entre le commerce (8,5 %), l'agriculture (4,3 %) et les professions libérales.

L'accès au crédit en RDC : Entre formalisme bancaire et recours à l'informel

L'enquête révèle que le besoin de financement est une réalité partagée. En effet, 71,4 % des répondants (334 personnes) ont déjà contracté un crédit au moins une fois dans leur vie.

Cependant, l'analyse fine des modes de financement met en exergue une dualité flagrante du système économique congolais. Lorsqu'on interroge les participants sur la nature du crédit obtenu, les sources se divisent presque équitablement entre le formel et l'informel : 

  • Le crédit auprès d'un particulier (34,2 % - 160 répondants) : C'est la première source de financement. Elle repose uniquement sur les relations interpersonnelles, la solidarité familiale ou des réseaux usuriers informels.
  • Le crédit bancaire traditionnel (32,9 % - 154 répondants) : Bien que l'échantillon soit très instruit et majoritairement salarié, moins d'un tiers parvient à se financer par le canal bancaire classique.
  • Le microcrédit (8,5 % - 40 répondants) : Les institutions de microfinance occupent une place encore timide dans le paysage global des financements déclarés.

Le cri d'alarme des demandeurs : 67,1 % font face à des barrières majeures

Le résultat le plus marquant de cette recherche réside dans le taux d'échec ou de frustration : 67,1 % des enquêtés (314 personnes) affirment avoir rencontré des difficultés majeures pour obtenir un crédit. Même pour une population urbaine et universitaire, le système financier oppose une résistance structurelle sévère. L'étude identifie précisément les trois barrières principales qui bloquent l'accès aux capitaux : 

  1. Les taux d'intérêt prohibitifs (34,2 % - 160 répondants) : C'est, de loin, le premier obstacle cité. Les taux appliqués par les banques commerciales en RDC intègrent une prime de risque si élevée qu'ils étouffent la rentabilité des projets avant même leur lancement.
  2. L'absence de garanties (12,2 % - 57 répondants) : Les banques exigent systématiquement des garanties réelles (titres de propriété foncière, actifs lourds) que la majorité des Congolais, même de classe moyenne, ne peuvent pas fournir.
  3. Le manque de confiance (8,5 % - 40 répondants) : Une méfiance réciproque persiste. Les clients redoutent les frais cachés et la bureaucratie, tandis que les institutions craignent le défaut de paiement chronique.

 D'autres facteurs compliquent le tableau, notamment la lourdeur des processus administratifs (4,3 %) et une distorsion monétaire notable : le fait d'être payé en Francs Congolais (CDF) alors que le crédit est indexé et comptabilisé en Dollars Américains (USD) (4,3 %). Cette dollarisation expose les emprunteurs à un risque de change permanent.

La digitalisation : Une passerelle pour briser les barrières

Face à ces blocages, la transformation numérique s'impose non pas comme une simple alternative, mais comme une nécessité absolue. L'essor fulgurant des portefeuilles électroniques gérés par les opérateurs de télécoms change la donne en RDC. En combinant le Mobile Money et la microfinance digitale, des solutions innovantes permettent de contourner les obstacles identifiés par l'enquête : 

  • Zéro garantie physique : Les plateformes utilisent les données de transaction (historique des recharges, volume des transferts, régularité des paiements de factures) pour évaluer la solvabilité de l'utilisateur grâce à des scores de crédit automatisés.
  • Instantanéité et flexibilité : Des outils permettent d'octroyer des micro-crédits d'urgence directement sur le téléphone portable, éliminant les processus administratifs complexes qui découragent les demandeurs.
  • Interopérabilité financière : Les passerelles techniques facilitent désormais les flux entre les comptes bancaires formels et les comptes mobiles, offrant une flexibilité inédite pour l'épargne et le remboursement.

Recommandations pour un écosystème financier inclusif

L'analyse descriptive de cette enquête démontre que l'instruction et l'urbanisation ne suffisent pas à garantir l'inclusion financière si l'offre de crédit reste rigide. Pour libérer le potentiel économique de la RDC, trois leviers stratégiques doivent être actionnés : 

  1. Assouplir et diversifier le collatéral : Les régulateurs et les banques doivent accepter des garanties alternatives et immatérielles, validées par l'historique numérique des transactions d'argent mobile.
  2. Encadrer et plafonner les taux d'intérêt : Une action concertée de la Banque Centrale du Congo (BCC) est requise pour atténuer les coûts du crédit et stabiliser la monnaie face au dollar, protégeant ainsi le pouvoir d'achat des emprunteurs.
  3. Décentraliser l'infrastructure numérique : Il est urgent d'étendre la couverture réseau et l'éducation financière numérique vers les 95,7 % d'exclus ruraux non couverts par cette étude, afin d'éviter une fracture numérique à double vitesse.

En conclusion, la digitalisation offre à la République Démocratique du Congo une occasion historique de sauter les étapes traditionnelles du développement bancaire. Cependant, le succès de cette transition ne dépendra pas uniquement de la technologie, mais d'une alliance réglementaire et commerciale forte entre la Banque Centrale, les banques commerciales et les géants de la téléphonie mobile.

Commentaires
* L'e-mail ne sera pas publié sur le site web.