Aristote Onassis BABETA
23 Oct
23Oct

Par Aristote Onassis BABETA 

Présenté à Kisantu - Conférence sur le Numérique, le 23 octobre 2023.

LE DOUBLE DÉFI DE LA PARITÉ ET DE LA NUMÉRISATION

En République Démocratique du Congo (RDC), la persistance des disparités de genre prive le pays d'une force motrice essentielle pour son développement humain durable. Bien que les articles 12 et 14 de la Constitution congolaise garantissent une protection égale et l’élimination de toute discrimination à l'égard des femmes, la réalité terrain montre des fractures systémiques. Parallèlement, les technologies et compétences numériques redéfinissent la gouvernance et les systèmes de production mondiaux. Dans le secteur agricole et rural, le numérique agit comme un catalyseur de valeur économique (OCDE, 2018). Si la crise de la COVID-19 a accéléré l'adoption d'outils numériques (commerce électronique, vulgarisation à distance), elle a également agi comme un puissant révélateur des inégalités d'accès.

RADIOGRAPHIE DE LA FRACTURE NUMÉRIQUE DE GENRE

Les données mondiales et régionales indiquent une corrélation directe entre le genre et le déficit d'accès aux infrastructures de télécommunication.

Le contexte macro-africain

Sur les 3,6 milliards de personnes non connectées dans le monde, 900 millions se trouvent en Afrique. Seulement 27 % des femmes africaines ont accès à Internet (BEI, 2020). Bien que l'Afrique subsaharienne connaisse une croissance rapide du secteur mobile, l'écart d'usage d'Internet entre les sexes est passé de 20,7 % en 2013 à 37 % en 2019 (GSMA, 2019).

Comparaison par pays en Afrique Subsaharienne

L'écart numérique de genre (calculé selon la formule standard mesurant le déficit d'accès des femmes par rapport aux hommes) varie sensiblement d'une économie à l'autre :

PaysPossession Mobile (Femmes)Possession Mobile (Hommes)Écart de Genre (Possession)Internet Mobile (Femmes)Internet Mobile (Hommes)Écart de Genre (Internet)
Algérie86 %92 %7 %55 %68 %19 %
Sénégal71 %73 %3 %37 %46 %20 %
Afrique du Sud83 %89 %7 %58 %67 %13 %
Kenya86 %91 %5 %32 %49 %35 %
Nigéria83 %89 %7 %38 %54 %30 %
Mozambique46 %56 %18 %17 %27 %37 %
Ouganda69 %84 %18 %13 %24 %46 %

Source: Rapport 2020 sur les inégalités entre hommes et femmes dans la téléphonie mobile et Indicateurs de base de données mondiales des TIC de l’UIT


FOCUS RDC : UNE TRANSITION ASYMÉTRIQUE

En RDC, les femmes représentent 51 % de la population globale, caractérisée par une forte jeunesse (l'Institut National de la Statistique indique que 96 % de la population a moins de 60 ans). Pourtant, l'intégration du numérique y accuse un retard structurel majeur par rapport aux moyennes africaines.

Écarts nationaux : RDC vs Moyenne Afrique

L'asymétrie se creuse lorsque l'on observe le taux de pénétration des technologies chez la population adulte congolaise :

IndicateurAfriqueRDCEcart entre le sexe


FMFMAfriqueRDC
Possession de téléphone74%85%8%25%13%68%
Utilisateur d’internet35%56%1,9%2,4%37,5%21%

  

Disparités intersectionnelles (Urbain vs Rural) en RDC

Proportion de la population qui utilise l’ordinateur, l’internet et qui possède le compte e-mail par milieu de résidence selon certaines caractéristiques sociodémographiques en 2016.

L'analyse des données de l'enquête EQUIBB (INS) révèle un paradoxe apparent entre l'accès brut et l'usage avancé des outils informatiques :

Zone de résidencePossession Mobile (F / H)Usage Ordinateur (F / H)Usage Internet (F / H)Adresse Email (F / H)
Urbain29 % / 46 %6 % / 12 %7 % / 14 %6 % / 12 %
Rural57 % / 76 %12 % / 26 %13 % / 29 %12 % / 27 %



OBSTACLES SYSTÉMIQUES À LA TRANSFORMATION NUMÉRIQUE DES FEMMES

La faible inclusion des femmes dans l'écosystème technologique s'explique par une convergence de barrières structurelles, financières et culturelles : 

  • Facteurs économiques et d'alphabétisation : Le coût des équipements et le faible taux d'alphabétisation des adultes en Afrique (65,4 % contre une moyenne mondiale de 86,4 %) limitent l'adoption spontanée des technologies.
  • Déficit de données publiques : L'absence de statistiques nationales désagrégées par sexe freine la mise en place de politiques publiques ciblées.
  • Normes socioculturelles : Les structures traditionnelles privilégient souvent l'accès aux technologies pour les garçons au sein du foyer. À cela s'ajoutent les risques liés à la cyberviolence et la sous-représentation chronique des femmes dans les instances décisionnelles de la Tech.

ANALYSE CRITIQUE DES POLITIQUES PUBLIQUES : LE PNN HORIZON 2025

Le Plan National du Numérique (PNN) horizon 2025 de la RDC est l'outil cadre visant à moderniser les infrastructures, étendre la couverture télécom et numériser l'administration publique.

Point de rupture analytique 

Bien que le PNN soit ambitieux dans ses quatre piliers (Infrastructures, Contenus, Usages, Gouvernance), force est de constater l'absence d'une transversalisation cohérente de la dimension genre. Les programmes y sont souvent formulés de manière neutre, ce qui, en pratique, tend à reproduire les rapports de domination existants et à consolider une dynamique d'exclusion numérique des femmes.


LEVIERS D'ACTION ET FACTEURS DE RÉUSSITE (CADRE FAO)

Pour inverser cette tendance, la mise en œuvre de stratégies inclusives est requise. L'adaptation du modèle de la FAO (2018) offre une feuille de route pour l'autonomisation, notamment pour les communautés rurales :

1.Adapter le contenu localement

Étape 1 : Accessibilité linguistique.

Traduire les interfaces et les informations de vulgarisation dans les langues locales pour surmonter la barrière de l'analphabétisme fonctionnel.

2.Sécuriser les espaces d'apprentissage 

Étape 2 : Environnement de confiance.

Créer des centres de formation communautaires sûrs pour développer les compétences numériques des femmes sans pression sociale négative.

3.Déployer un mix technologique 

Étape 3 : Hybridation des outils.

Combiner les outils traditionnels (comme la radio rurale) et les technologies mobiles pour maximiser la portée des programmes.

4.Construire des partenariats écosystémiques 

Étape 4 : Durabilité et impact.

Associer le secteur privé (opérateurs télécoms), le gouvernement et les structures locales pour garantir des modèles économiques viables et inclusifs.

Deux opportunités concrètes d'autonomisation économique

  • E-Commerce : Promotion des produits agricoles locaux sur les marchés urbains et sécurisation des revenus via le Mobile Money.
  • E-Learning : Accès à distance à des formations qualifiantes et techniques pour s'affranchir des contraintes géographiques.

CLUSION ET RECOMMANDATIONS 

Le Plan National du Numérique (PNN) ne doit plus être pensé comme un agenda purement technique, mais comme un projet de transformation sociétale. Pour ce faire, il est impératif d'intégrer des projets d'« éducation numérique égalitaire pour la paix ». Cette stratégie exige une synergie institutionnelle étroite : le Ministère du Genre, Famille et Enfant doit être formellement positionné comme partie prenante co-responsable aux côtés des ministères de l'Enseignement (EPST, ESU) et de la Formation Professionnelle. L'application rigoureuse de la Loi n° 15/013 du 1er août 2015 portant modalités d'application des droits de la femme et de la parité doit servir de fondement juridique pour bâtir une citoyenneté numérique véritablement inclusive en RDC.


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